28.06.2008

Le regard

piliers.jpgCette note est en quelque sorte en écho à la précédente. Le petit développement que j'avais fait sur la perception du monde m'a par la suite renvoyé à une autre considération, celle-là tirée des propos de T. E. Lawrence dans son grand témoignage de la reconquête du Proche-Orient ottoman par les Arabes.

Le regard que l'on porte sur le monde peut se faire de différentes manières, on le devinera aisément. Je vous laisse sur la distinction que Lawrence fait entre les regards français et anglais.

Dans les situations les plus poétiques, les Français demeurent d'incorrigibles prosateurs: ils projettent sur tout la lumière directe de la raison et de l'intelligence, au lieu de regarder vaguement, à travers les paupières mi closes, le rayonnement essentiel des choses, comme l'Anglais imaginatif. Aussi toute collaboration à une grande oeuvre est-elle difficile entre les deux races.

 

Les Sept piliers de la sagesse T. E. Lawrence. 

22.05.2008

Lecture de force

lowry.jpgD'année en année, je remettais cette lecture incontournable, me promettant que lorsque je m'y mettrai, ce sera la fête. Finalement, l'autre jour, j'ai cédé à l'appel des sirènes: j'ai acheté la dernière édition de Sous le volcan de Malcolm Lowry. La couverture d'un rouge vif sur lequel je pouvais voir une photo de format rectangulaire montrant seulement les yeux passionnés de l'auteur aura eu l'effet escompté de l'éditeur, ie me faire acheter  ce livre au  mystérieux appel quasi-mystique. C'est ainsi que j'ai franchi le dernier obstacle menant à ce roman.

Je ne savais toutefois pas que j'allais commencer une course à obstacles. Il faut savoir que cette lecture se fait à de multiples niveaux, tant ce roman est farci de symboles. Après quelques pages, n'importe quel lecteur le moindrement attentionné fera le lien entre ce roman et celui de Joyce et son fameux Ulysse.  Il est clair qu'il faut une bonne épaisseur de culture pour en savourer le raffinement. Une culture linguistique, géographique, littéraire et que sais-je encore! Tant de codes s'y entremêlent, qu'il faut y faire son chemin avec beaucoup d'humilité. Je dois vous l'avouer, je traverse ce roman comme au milieu d'une jungle, ne sachant pas toujours comment interpréter tous ces symboles et ces signes. J'avance donc souvent à découvert, quitte à manquer le coche de temps en temps. C'est avec quelques soupirs, pendant cette épreuve, que je me promets une prochaine lecture plus près de mes préférences, ie à l'américaine avec un style direct, vif et même cinglant...

Mais mon supplice n'est pas fini. Je dois aussi me taper des descriptions fort belles mais d'une tortuosité cruelle et presque alambiquée. Cette prose est bien sûr accompagnée d'une tournure d'esprit identique, dans laquelle le lecteur est appelé à mettre ses skis pour effectuer un slalom ininterrompu au milieu des divagations précieuses auxquelles se prêtent les personnages de cette histoire.

J'en suis à la page 100, ie au cinquième de ce qu'on appelle presque à l'unanimité un chef d'oeuvre. Eh ben, le lecteur, lui, sent que ce sera une lecture de force... 

Un petit extrait pour vous le mettre en bouche:

La tragédie que clamaient ensemble dans cette demi-lune d'allée qu'ils gravissaient l'ouverture béante des trous comme la haute végétation exotique, fantômes crépusculaires de plantes au foyer des lunettes noires qui, se mouvant inutilement de soif de tous côtés, titubaient, semblait-il, tige contre tige, nonobstant leurs efforts pour afficher, tels de sybarites moribonds, une ultime utopique démonstration de verdeur ou d'impuissante fécondité collective, se fit-il à lui même froidement la remarque, paraissait soumise à la critique et l'exégèse d'une personne à ses côtés qui eût souffert à sa place et dit: "Vois donc comme les choses familières savent être étranges et tristes. Touche cet arbre, ton ami de naguère: se peut-il hélas, que cela que tu connus dans le sang soit devenu si lointain! Lève tes yeux jusqu'à ce Christ souffrant calmement dans sa niche, là-haut, sur le mur: il répondrait à ton appel mais tu ne peux l'appeler. Regarde l'agonie des roses. Regarde se dessécher dans le soleil, sur la pelouse, les caféiers de Concepta dont tu disais qu'ils venaient de Marie. Sais-tu encore la douceur de leur arôme? Regarde ces chers plantaniers aux fleurs bizarres, naguère emblèmes de vie et aujourd'huui de funeste mort phallique. Tu as perdu la clé de l'amour de toutes ces choses. Tu n'aimes désormais plus que les cantinas, pâle survivance d'un amour de la vie mué en poison qui n'est même pas poison pur mais dont tu fais ton élément quotidien lorsque aux tavernes-"

09.05.2008

Le stoïcisme selon Marc Aurèle

ph99i349.jpgJe ne savais pas qu'un empereur romain eût laissé des écrits que nous pouvons encore lire aujourd'hui. C'est pourtant le cas de l'empereur Marc Aurèle, celui après lequel l'empire romain a commencé un déclin irrémédiable...

Marc Aurèle avait écrit un journal pour lui-même, histoire de mettre sur papier les pensées qui l'habitaient tout au long de son règne passé la plupart du temps sur les champs de bataille de l'Orient et de Germanie. Héritier d'une éducation grecque (c'est dans cette langue qu'il a écrit son journal) et latine, cet empereur se sera distingué, entre autres, par sa remarquable culture hellénistique et sa vision stoïcienne de la vie. 

Un extrait représentatif de son journal, Pensées à moi-même (puisqu'il n'était pas destiné à la lecture du grand public):

Ils se cherchent des retraites, des maisons dans les champs, au bord de la mer, dans les montagnes. Et toi aussi, d'habitude, tu désires vivement les mêmes choses. Mais tout cela n'est-il pas très sot, quand on peut, à l'heure que l'on préfère, se retirer en soi-même? Nulle part, en effet, l'homme n'a de plus paisible retraite, et de mieux protégée contre les ennuis, que dans son âme, surtout s'il porte en lui-même des principes dont la vue lui procure une tranquillité immédiate: or, cette tranquillité, je ne lui donne pas un autre nom que celui d'eucosmie*. 

* L'ordre qui résulte de l'accord avec la nature.

Pensées à moi-même. Marc Aurèle. Coll. Mille et une nuits. 124p.

15.04.2008

Les coïncidences

L'autre jour, je vous parlais de la quasi-disparition de la solidarité entre les hommes. J'avais fait allusion à la déclaration de Balasko sur sa satisfaction sans mélange de faire du fric et d'être célèbre. En lisant La Peau de Malaparte, par coïncidence, je me rends compte que c'est le même thème qui est exploré par l'auteur. Il note la décadence de l'Europe au lendemain de la libération du joug nazi. Permettez-moi de vous citer l'extrait qui résume son approche.

 À lire avec un oeil poétique...

- Vous êtes un honnête homme, dit le général Guillaume, vous ne vendriez pas vos enfants.

- Qui sait? répondis-je (Malaparte) à voix basse, il ne s'agit pas d'être un honnête homme. Cela n'a rien à voir, d'être un homme convenable. Ce n'est pas une question d'honnêteté personnelle. C'est la civilisation moderne, cette civilisation sans Dieu, qui oblige les hommes à donner une telle importance à leur peau. Seule la peau compte désormais. Il n'y a que la peau de sûr, de tangible, d'impossible à nier. C'est la seule chose que nous possédions, qui soit à nous. La chose la plus mortelle qui soit au monde. Seule l'âme est immortelle, hélas! Mais qu'importe l'âme, désormais? Il n'y a que la peau qui compte. Tout est fait de peau humaine. Même les drapeaux des armées sont faits de peau humaine. On ne se bat plus pour l'honneur, pour la liberté, pour la justice. On se bat pour la peau, pour cette sale peau.

- Vous ne vendriez pas vos enfants, répéta le général Guillaume en regardant le dos de sa main.

- Qui sait? dis-je. Si j'avais un enfant, peut-être irais-je le vendre pour pouvoir m'acheter des cigarettes américaines. Il faut être un homme de son temps. Quand on est lâche, il faut être lâche jusqu'au bout. 

13.04.2008

La Lune aux Italiens

moon.jpgLe colonel Brand croyait que les Italiens aiment entendre dire à un étranger: Ce soir, la lune est merveilleuse, parce qu'il imaginait que les Italiens aiment la lune comme si elle était un lambeau d'Italie. Ce n'était pas un homme très intelligent, ni très cultivé, mais il avait une extraordinaire gentillesse d'âme: et je lui étais reconnaissant de la façon dont il avait dit: La lune est merveilleuse, ce soir, parce que je sentais qu'il avait voulu m'exprimer par ces mots, sa sympathie pour les malheurs, les souffrances, les humiliations de mon peuple.

 

Extrait de La Peau, Curzio Malaparte. 

06.04.2008

Curzio Malaparte

17422.jpg La première fois que j'ai vu la photo de Curzio Malaparte, avec son allure de dandy, tout à côté de son entrée dans un dictionnaire de noms propres, j'avais pensé que c'était un poseur imbuvable, sorte de pilier de salon dont on rêve qu'il prenne la sortie côté jardin, tant il semble raseur.

Comme la page de dictionnaire revenait constamment sous mes doigts, par je ne sais quel caprice de la reliure (ayant eu une sérieuse période de fascination pour les personnalités historiques et artistiques), je finis par me résoudre de ne jamais m'intéresser à cette personnalité que j'imaginais en écrivain tatillon et incapable d'émettre une idée claire, concise et signifiante.

Par un étrange hasard, des années plus tard, je tombais sur "Kaputt", ce journal de guerre de Malaparte, qui allait faire sa renommée incontestable après avoir été connu pour son "Technique du coup d'État" quelque part au début des années '30. 

Ainsi donc, je ne savais pas qu'il avait été un héros de la Première guerre mondiale aux côtés des Français; je ne savais pas qu'il avait fait de la prison pour la parution de son premier livre anti-fasciste; je ne savais pas qu'il écrivait d'une manière magistrale et que ses écrits étaient saturés d'observations intelligentes, lucides, poétiques et même lyriques. En fait, avant de lire Kaputt, je ne savais rien de cette homme hors norme.

Après avoir lu l'intense Kaputt, je ne me croyais pas capable de m'y remettre avec cet auteur. Pourtant, récemment, en me promenant entre des rayons de livres de la Grande bibliothèque du Québec, je croisais des yeux un autre de ses ouvrages, "La Peau", sorte de suite de Kaputt.

Il s'agit de la libération de l'Europe à laquelle il a assisté aux premières loges. La lecture des premières pages m'a encore enfiévré et j'ai fini par comprendre que j'en avais pas fini avec ce grand Malaparte... 

10.02.2008

L'incorruptible Henry David Thoreau

44d923b92830ea740fba5b5827d3f402.jpgL'un des premiers livres d'envergure que je lus en anglais a été un recueil d'essais de Henry David Thoreau [1817-62], Walden and Civil Desobedience (dans la collection de poche Penguin Classics). Cet Américain s'est distingué par une authenticité hors norme et une philosophie faite principalement de stoïcisme (transcendantalisme, mouvement lancé principale par Ralph Waldo Emerson). Fidèle à ses croyances en la liberté de l'Homme et sa quête d'indépendance, Thoreau s'est souvent posé comme critique de la jeune république américaine qui, dès ses débuts, s'est enfoncée, selon lui, dans la complaisance au lieu de poursuivre les nobles buts que ce pays s'était donné.

a59fc8af9eb05ffc7f8444e86f4df6d3.jpgDernièrement, j'ai trouvé un petit livre* regroupant ses discours contre l'esclavage officiellement pratiqué aux États-Unis avant la guerre de Sécession. Thoreau remet en question les incohérences du citoyen américain de l'époque qui prône la liberté pour lui-même et l'absence de droits pour d'autres. Dans Plaidoyer pour le capitaine Brown, il dit ceci:

Le chrétien moderne est un homme qui a accepté de réciter toutes les prières de la liturgie, pourvu qu'on le laisse ensuite rejoindre son lit et dormir du sommeil du juste.

Dans un autre discours, il dit ceci:

Je suis surpris de voir que les hommes continuent de vaquer à leurs affaires comme si de rien n'était.  (...) Nous avons épuisé toute la liberté dont nous avions hérité. Si nous voulons sauver nos vies, nous devons nous battre pour elles. [allusion à l'histoire de l'esclave Anthony Burns qui s'est vu obliger de retourner dans son État esclavagiste après s'en être évadé.]

Je m'en voudrais de ne pas ajouter cette harangue au sujet du capitaine John Brown qui avait combattu les esclavagistes, quand bien même le pouvoir officiel ne l'appuyait. Pire, Brown a été condamné à la pendaison:

Si l'on devait considérer Walker [homme d'État américain] comme le représenant du Sud, j'aimerais pouvoir dire que Brown était le représentant du Nord. C'était un homme supérieur. Il n'accordait aucune valeur à sa vie terrestre en comparaison de ses idéaux. Il ne reconnaissait pas les lois humaines iniques, mais il leur résistait parce que telle était sa destinée. Pour une fois, nous avons été extirpés de la trivialité et de la fange de la politique pour être hissés dan les sphères de la vérité et de l'humanité. Aucun homme en Amérique ne s'est élevé avec autant de ténacité et d'efficacité pour la dignité de  la nature humaine, se sachant lui-même homme et l'égal de n'importe quel gouvernement. En ce sens, il fut le plus américian d'entre nous. Il n'avait pas besoin pour le défendre d'un avocat babillard, posant les mauvaises questions. C'était le meilleur adversaire pour les juges que les électeurs américains et les fonctionnaires de tous niveaux puissent créer. Il n'aurait pu être jugé par un jury composé par ses pairs, parce que ceux-ci n'existent pas. Quand un homme affronte en toute sérénité la condamnation et la vengeance de l'humanité, qu'il se dresse littéralement au-dessus d'eux de tout son coeur, quand bien même il serait le dernier des assassins et qu'il serait le premier à le reconnaître, ce spectacle reste  sublime - vous autres, les Liberator, les Tribune, les Republican [quotidiens américains], est-ce que vous l'ignorez?- et c'est nous qui, du coup, devenons des criminels. Faites-vous au moins cet honneur de le reconnaître. Lui n'a pas besoin de votre respect. 

On n'entend plus de discours de ce genre dans la vie publique actuelle, n'est-ce pas?

* De l'esclavage. Henry David Thoreau. Éditions Mille et une nuits. No. 509 

09.02.2008

Anthropologie américaine...

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Extrait tiré du journal de Jean-Baptiste Trudeau, Voyage sur le Haut-Missouri - 1794-96 (éditions du Septentrion), agent de commerce pour la Compagnie du Haut-Missouri:

Ces mêmes peuples [Mandans et Gros Ventres vivaient dans un territoire correspondant au Dakota du Nord] font en certains temps des assemblées, de jour et de nuit, hors l'enceinte de leur village, sous des tentes de cuir dans lesquelles ils chantent, dansent, mangent pendant plusieurs jours et plusieurs nuits dans ce festins institués pour obtenir une grande quantité de vaches sauvages [bisons]. Il s'y présente des hommes, le calumet de cérémonie en main, plein de tabac, suivis de leurs femmes les plus jeunes et les plus jolies, nues comme la main, qui font fumer à leur gré quelqu'un des assistants ou des spectateurs. La femme, ensuite, prend par la main celui qui a fumé et le conduit elle-même à quelques pas de là pour y prendre avec elle les plaisirs de Cythère et de Paphos. Si celui qui a été conduit par cette femme la refuse, il cause un vrai déplaisir à son mari et à tous ceux qui composent cette assemblée; les hommes blancs surtout qui s'y rencontrent ont la  préférence sur toute autre nation. (p. 168-9)

Je me demande bien si j'aurais osé faire du déplaisir à cette assemblée...

02.01.2008

Fante et son mentor Mencken

J'inaugure cette nouvelle catégorie, Souvenirs de lecture, par un extrait du roman Demande à la poussière de John Fante. Il faut connaître cette auteur, un Italo-américain, pour saisir son humour caustique et débridé. On aura deviné qu'il a su inspirer des écrivains à la personnalité forte et affirmative comme Charles Bukowski, non l'un des moindres...1754371e904063c57a13680da1ad56a4.jpg

C'est vraiment dommage qu'il n'ait écrit qu'une dizaine de romans, tellement sa prose me déride facilement. Il avait préféré la sécurité des studios hollywoodiens pour assurer un revenue fixe à lui et à sa famille. Ses dons d'écriture ont donc été consacrés à la rédaction de scénarios commandés par les grands pontes de la mecque du cinéma, aux détriments de la grande littérature à laquelle, sans aucun doute, Fante appartient. Mais quand l'estomac crie, l'esprit ne se repose pas.

J'ai choisi un extrait  qui montre bien l'esprit de Fante, que l'on devine sarcastique et vif. Dans cet extrait, il fait justement allusion à un de ses premiers protecteurs, l'écrivain américain Mencken (Hackmuth dans l'extrait), qui était aussi un rédacteur en chef d'une grande revue littéraire dont le nom m'échappe:

Il y avait une lettre d'Hackmuth dans ma case. Je savais qu'elle venait d'Hackmuth, j'étais capable de repérer une lettre d'Hackmuth à dix lieues. Et là je sentais que c'en était une; c'était comme un glaçon qui vous descend le long des vertèbres. (...)4b2a855929fbb4d9ca76bdc7a5745f32.jpg

Une lettre de quarante pages et il vous répondait d'un paragraphe.Mais c'était aussi bien  comme ça, parce que ses réponses étaient d'autant plus faciles à retenir par coeur. Il en connaissait un rayon, ce Hackmuth, parlez d'un style. Il avait tellement à offrir, même ses virgules et ses points-virgules avaient l'air de danser la gigue. J'arrachais les timbres de ses enveloppes, je les décollais avec des précautions infinies, des fois qu'il y aurait quelque chose en dessous.

Demande à la poussière (Ask the dust) John Fante. collection 10/18 pp. 91-92